V
— Pourquoi m’évites-tu, Renisenb ?
Kameni s’était placé devant Renisenb pour lui barrer le passage. Elle rougit, dans l’incapacité momentanée de trouver une réponse acceptable. Elle avait en effet délibérément modifié sa route en apercevant Kameni. Il insistait :
— Pourquoi, Renisenb ?
Elle ne trouvait rien. Comme elle ne pouvait continuer à secouer la tête plus longtemps, elle se résigna à le regarder en face. Elle craignait de le voir, lui aussi, différent de ce qu’il était auparavant, et ce fut avec un curieux sentiment de satisfaction qu’elle constata qu’il n’avait pas changé. Il lui parut grave et, pour une fois, ses lèvres ne souriaient pas. Il reprit :
— Je sais pourquoi tu m’évites, Renisenb.
Elle retrouva sa voix.
— Je… ne t’évite pas. Je ne t’avais pas vu.
Souriant, il répondit :
— Ça, c’est un mensonge !… Renisenb, jolie Renisenb ! Elle sentit sa main se poser sur son avant-bras. Vivement, elle se dégagea :
— Ne me touche pas. Je n’aime pas qu’on me touche !
— Pourquoi cette hostilité, Renisenb ? Tu sais très bien ce qui nous rapproche. Tu es jeune, tu es saine, tu es belle, tu ne saurais toute ta vie pleurer un époux disparu. Je t’emmènerai avec moi loin de cette maison maudite, et aucun danger ne te menacera plus.
— Et si ça ne me disait rien de m’en aller avec toi ? répliqua Renisenb avec vivacité.
Kameni se mit à rire, d’un rire qui découvrait ses magnifiques dents blanches.
— Mais tu as envie de venir avec moi, quoique tu ne l’admettes pas. La vie est belle, Renisenb, quand frère et sœur sont réunis ! Je t’aimerai, je te rendrai heureuse et je serai ton seigneur ! Je ne chanterai plus à Ptah : « Donne-moi ma sœur, ce soir ! », mais j’irai trouver Imhotep et je lui dirai : « Donne-moi ma sœur Renisenb ! »… Seulement, comme je ne te crois pas en sécurité ici, je t’emmènerai. Je suis un bon scribe et, si je le désire, je puis trouver à m’employer chez les plus nobles thébains. J’aime la vie qu’on mène ici, j’aime les champs, les troupeaux, la voix des moissonneurs qui chantent, la navigation sur le fleuve, mais je puis renoncer à tout ça. Nous partirons ensemble sur le Nil, Renisenb, et nous prendrons avec nous Teti ! C’est une belle enfant, je l’aimerai et serai pour elle un bon père. Qu’en penses-tu, Renisenb ?
Elle se taisait. Son cœur battant très vite, elle se sentait devant Kameni faible et fragile, mais il lui semblait aussi qu’il était pour elle un adversaire.
« Sa main sur mon bras, songeait-elle, et je me sens désarmée… Parce qu’il est fort, avec de larges épaules carrées et des lèvres qui sourient… Mais je ne sais rien de lui, ni de ses pensées, ni des sentiments de son cœur… Il n’y a pas de paix entre nous et pas de tendresse… Je ne sais pas ce que je veux, mais ce n’est pas ça… Non, pas ça ! »
À haute voix, mais sans assurance, elle dit :
— Je ne veux pas un nouvel époux… Je veux rester seule… Être moi-même…
— Non, Renisenb, tu te trompes. Tu n’es pas faite pour vivre seule… Ta main le dit, qui tremble dans la mienne… Tu vois ?
Avec effort, Renisenb retira sa main.
— Je ne t’aime pas, Kameni. Je crois que je te hais. Il sourit.
— Je n’y vois pas d’inconvénient, Renisenb. Il n’y a pas loin de la haine à l’amour. Nous en reparlerons !
Il s’éloigna avec la grâce légère d’une jeune gazelle. Renisenb alla rejoindre Kait, qui, au bord de la piscine, surveillait les jeux des enfants. Kait lui parla. Renisenb répondit au hasard, sans que Kait, absorbée comme toujours par ses devoirs de mère, parût seulement le remarquer. Brusquement, Renisenb demanda :
— Dois-je prendre un nouvel époux, Kait ? Qu’en penses-tu ?
Sans que la question semblât éveiller en elle un intérêt exceptionnel, Kait répondit d’un ton placide :
— Ce ne serait pas une mauvaise idée. Tu es jeune, tu es forte, tu pourrais encore avoir beaucoup d’enfants.
— Mais crois-tu donc, Kait, que ce soit là l’unique ambition que puisse avoir une femme ? Vivre sur le derrière de la maison, avoir des enfants et passer tout son temps autour d’eux ?
— Une femme n’a pas à s’occuper d’autre chose, tu le sais comme moi. Ne parle pas comme s’il s’agissait d’un esclavage. La femme compte dans notre pays, par elle l’héritage se transmet à ses enfants, elle est le sang même de l’Égypte.
Pensive, Renisenb regardait Teti qui s’appliquait à confectionner une guirlande de fleurs pour sa poupée. L’enfant se concentrait sur sa tâche et plissait le front. Il y avait eu un temps où les traits de Teti apparaissaient à sa mère si semblables à ceux de Khay, avec sa petite moue et cette façon qu’il avait de tourner la tête, que Renisenb sentait son cœur fondre de chagrin chaque fois qu’elle posait les yeux sur sa fille. Mais l’image de Khay s’estompait maintenant dans son souvenir et Teti ressemblait moins à son père. Parfois, quand elle serrait Teti sur sa poitrine, Renisenb avait comme le sentiment qu’elle était encore un peu de son propre corps, un peu de sa chair vivante et qu’elle était à elle, uniquement à elle. Maintenant, elle pensait « Elle est moi… et elle est aussi Khay ! »
Teti leva la tête, aperçut sa mère et sourit. C’était un petit sourire grave et amical, où il y avait de la confiance et de la joie.
« Non, songea Renisenb, elle n’est pas moi et elle n’est pas Khay. Elle est elle-même. Elle est Teti. Elle seule, comme je suis seule, comme, tous, nous sommes seuls ! S’il y a de l’amour entre nous, nous serons amies toute notre vie, mais, s’il n’y a pas d’amour, elle grandira et nous serons deux étrangères. Elle est Teti et je suis Renisenb. »
Kait, cependant, dévisageait Renisenb.
— Enfin, Renisenb, lui demanda-t-elle, qu’est-ce que tu voudrais, au juste ? Je ne te comprends pas.
Renisenb ne répondit pas. Comment faire comprendre à Kait, avec des mots, ce qu’elle-même comprenait à peine ? Elle regarda autour d’elle : les murs de la cour, le porche avec ses joyeuses couleurs, les eaux calmes de la piscine, l’aimable petit pavillon, les parterres de fleurs bien entretenus, les bouquets de papyrus, toutes ces choses familières à ses yeux exprimaient la sécurité, la quiétude, comme aussi les bruits de la maison, le babillage des voix enfantines et, venant de très loin, le mugissement d’un troupeau.
— D’ici, dit-elle, on ne voit pas le Nil…
Kait, surprise, répondit :
— Pourquoi voudrait-on le voir ?
— Je ne sais pas.
Renisenb voyait clairement s’étendre devant elle une longue perspective de champs verts et drus et, plus loin, au-delà des eaux bleues du Nil, une terre enchantée, rose pâle et améthyste, qui se dissolvait à l’horizon. Elle retint son souffle : elle n’entendait plus et ne voyait plus ce qu’il se passait autour d’elle. Tout était silence, elle éprouvait un sentiment de satisfaction infinie.
— Si je tourne la tête, songeait-elle, j’apercevrai Hori. Abandonnant ses papyrus, il lèvera les yeux et me sourira… Puis le soleil se couchera, l’obscurité viendra, je m’endormirai… et ce sera la mort…
— Qu’est-ce que tu dis, Renisenb ?
Elle eut un sursaut. Elle ne savait pas qu’elle avait parlé tout haut. Elle revint brusquement à la réalité. Kait la dévisageait curieusement.
— Tu parlais de mort, Renisenb ? À quoi pensais-tu ? De nouveau, elle regarda autour d’elle. L’eau… Les enfants qui jouaient… Elle sourit de plaisir.
— Que tout est tranquille ici, murmura-t-elle. Comme tout est calme ! Comment imaginer que quelque chose de… terrible… puisse se passer ici !
Le lendemain matin, près de la piscine, on découvrit le corps d’Ipy. Allongé sur le sol, le visage dans l’eau, tel que l’abandonna la main qui lui avait maintenu la tête dans l’onde tandis qu’il se noyait.